Au coeur de l'Autre bord du lac - 1943

Au coeur de l'Autre bord du lac - 1943
Source: BAnQ - détail d'une carte postale 1943 - numérisation Gaston Gravel

dimanche 3 décembre 2017

Petites histoires poétiques (11 à 20)


Ces petites histoires poétiques ont d'abord été publiées en 2011 aux Éditions d'art Le Sabord sous le titre L'Autre bord du lac.  En 2017, ces textes ont été repris sur iBooks dans une édition numérique, accompagnés de photographies et suivis par Rouge fanfare.  

Comme la première édition publiée aux Éditions d'art Le Sabord est épuisée, je vous offre aujourd'hui, sur mon blogue, ces petites histoires poétiques.  

Les textes et les photos publiés dans cet article sont tirés du recueil L'Autre bord du lac et Rouge fanfare publié sur iBooks dont voici le lien pour y avoir accès gratuitement.

https://itunes.apple.com/ca/book/lautre-bord-du-lac-et-rouge-fanfare/id1225269440?l=fr&mt=11

Voici donc 10 autres textes sur 32.  Bonne lecture ! 

Michel Jutras




Brownies













5e année A
j’avais onze ans

en plein mois de janvier
le vieux collège Saint-Zéphirin
avait décidé de périr par le feu
et de passer à l’histoire

nous l’avions regardé brûler
mon ami et moi
nous serions bientôt en vacances
mais l’angoisse a repris ses droits
qu’allait-il nous arriver


notre maîtresse Juliette
nous avait tous rassemblés
dans une petite école 
aux allures de Far West
abandonnée depuis cinq ans
sur une butte de sable

cette petite école
toute blanche
qui comptait deux classes
et dont la porte principale n’ouvrait plus
nous faisait du bien
plus de frère Arthur
plus de cours d’école

pour nous adoucir la vie
et faire changement 
des combats de français
et des concours de mathématiques
notre Juliette nous organisait
de temps en temps
des séances
à faire battre les coeurs

à cet âge
les seuls que nous connaissions
et que nous aimions 
étaient ceux de nos mères

un bon matin du mois de mai
fête des Mères en vue
les voici bien assises
tout endimanchées

on avait bien répété
moi et Larry
mais je n’avais pas prévu
qu’il me lâcherait
au beau milieu de notre spectacle

me voici donc seul
dans une pièce à deux
alors que pour ma mère
je deviens Luis Mariano

Maman tu es la plus belle du monde
aucune autre à la ronde n'est plus jolie
tu as pour moi, avoue que c'est étrange
le visage d'un ange du paradis

je n’ai pas compris 
pourquoi 
ma mère pleurait
pendant que je chantais

j’ai pensé 
qu’elle avait pitié de moi
parce que Larry 
m’avait abandonné

ce jour-là
on a mangé des brownies
que ma mère avait apportés

Juliette
comme un cadeau
m’avait dit
demande à ta mère 
qu’elle me donne la recette

dieu que j’étais fier



Le pont














Tendu sur ses câbles d’acier
étroit comme une ruelle
il enjambait une rivière
noire
comme son nom ancien

un cadeau
pour les funambules
une invitation au vertige
au mal de mer
au mal de vivre

le pont des rencontres impossibles
jouait pourtant bien son rôle
celui de traverser
dans un sens comme dans l’autre
mais toujours en alternance

il avait du vécu comme on dit
bois vermoulu
acier gris à plancher
tel un voilier
avec ses cordages et ses attaches
il faisait souvent le dos rond
pour laisser passer
les superbes radeaux 
de mousse blanchâtre
et acide

sur la rive d’en face
à l’ouest comme toujours
un autre monde
celui des rois 
et des enfants de la rivière




Le grand cou
 













On l’appelait ainsi, le grand cou
il avait un nom pourtant 
mais pour nous
c’était le grand cou

une petite tête sur un piquet
une allure pas d’allure
marchant penché
les yeux fixés sur ses pieds

rien que d’évoquer son nom nous faisait peur
tous l’avaient vu à l’œuvre
en avaient entendu parler
mais personne ne savait son nom


le grand cou
portait les mains dans ses poches
sans doute pour tenir un couteau
ou l’instrument de son propre plaisir

solitaire et mal aimé
le grand cou errait dans les rues
l’hiver surtout

l’hiver
quand les jambes s’enfoncent dans la neige
quand la traque est plus facile 
pour les loups
qui poussent les orignaux 
hors de leur ravage



L’enfer
















Pardonnez-moi mon père
parce que j’ai péché
je me confesse à vous et à Dieu tout-puissant
la dernière fois, j’ai reçu l’absolution 
et j’ai fait ma pénitence

mon père, je m’accuse
mais de quoi au juste
y faut que je trouve quelque chose

j’ai cassé une vitre chez matante Gracia
as-tu fait par exprès
non, c’était en jouant au baseball
une fausse balle en fait
et bang, dans la vitre
mais c’est pas un péché ça
pour ta pénitence
sentence minimale
tu diras trois Je vous salue Marie

bénissez-moi mon père
parce que j’ai péché
je m’accuse de vous avoir menti 
la dernière fois que je suis venu ici

savais-tu 
que le ciel t’attend
si tu vas à la messe et que tu communies
sans mordre dans l’hostie
chaque premier vendredi du mois
pendant cinq ans

mais savais-tu 
que c’est encore plus simple
pour l’enfer

tu sacres, péché mortel 
tu blasphèmes
t’es perdu à jamais

j’aime mieux l’enfer
c’est moins long
mais pour blasphémer
comment on fait au juste

tout simple
t’ajoutes maudit devant le sacre
c’est l’enfer pour toujours

maudit câlisse de tabarnak 
maudit saint-chrême
maudit jésus-christ
maudit ciboire de câlisse

une bonne affaire de réglée


Le bicycle


















Apprendre à aller en bicycle
quelle drôle d’expression
pour dire comment
on apprend à passer
de la vie d’un enfant 
à celle d’un grand

après la barouette
à quatre roues
on passe au bicycle à trois roues
et on sent bien 
qu’il y a quelque chose qui accroche
pas le temps d’apprendre le mot tricycle
en vieillissant trois roues
c’est trop gênant 

prochaine étape
pas d’intermédiaire
pas de phase petites roues
qui fait qu’on en rajoute deux
au plus cher de nos désirs

non
on passe de trois à deux roues 
mais quelles roues
des 26 si on est chanceux
des 28 si on l’est moins

une jambe sous la barre
pour apprendre à pédaler
à s’équilibrer
à tomber
à s’écartiller
à s’éjarrer

puis
tout à coup
c’est la liberté
on est un oiseau
on a tout le ciel à soi

subitement
ça marche
on ne tombera pas
et on sait 
qu’on ne tombera plus jamais
on est devenu un grand

bicycle à une vitesse
poignées Mustang
et siège banane

bicycle à trois vitesses
freins à main
speedo et dynamo

bicycle de livraison
tire balounes
et panier  d’épicerie

bicycle à cinq vitesses
couleur mauve
guirlandes jaunes
et ailes chromées

bicycle à dix vitesses
pour se croire dans la course
drôle de chaîne et de pignons


bicycle de gars
bicycle de filles
circuit de trottoirs 
et d’entrées de cour

histoires d’amour




Faire de la musique
 














Faire de la musique
c’est jouer d’un instrument
sans livre et sans méthode
à l’oreille
c’est ça 
faire de la musique
c’est comme faire à manger
c’est très différent 
de cuisiner

nos voisins d’en face
en faisaient de la musique
souvent sur la galerie d’en avant
après le souper et en famille 
guitare hawaïenne
guitare basse
Night Hawks de père en fils

nos voisins d’à côté aussi
mais à cinq oreilles au lieu de six
pour que ça sonne plus électrique
nous n’étions pas en reste
puisque mon père
jouait des timpanies
de l’accordéon
de la musique à bouche
et aussi des bongos
du piano
du xylophone
et du gazou

il chantait comme Caruso
et se produisait à la messe
aux mariages 
et aux enterrements

mon père faisait de la musique
comme d’autres font du sport
il pratiquait en haut du marché
s’entraînait dans la rue
et montait dans l’arène, à sa manière
pour affronter la foule
au parc Saint-Eugène

Washington Post March
Colonel Bogey
Pump and Circumstance
concert de klaxons
récital de bouteilles vides
patate sel et vinaigre
la vie est belle

mon père faisait de la musique
simplement
les jours de semaine
avec ses amis
le dimanche après-midi
et le soir tranquillement
avant de coucher les enfants

mon père ne jouait pas de la musique
il en faisait



Kawish















Il était parti d’Oskélanéo
plein aux as
et tout endimanché

il est descendu du train
en pleine nuit
à l’hôtel Saint-Louis

il a tout bu
s’est battu
s’est fait voler

après trois jours il est reparti
par la track
sans argent
à pied
dans son pays

il avait repris 
le chemin des Kawish

en queue de chemise
enfargé dans ses souliers
il n’a jamais entendu le train
qui ne l’a pas vu non plus
 


L’établi















Les vieilles maisons 
avaient de vraies caves
en sable
avec un plancher 
en madriers

et dans les vraies caves
il y avait toujours
un établi 
qui était bas
parce que le plafond 
lui, n’était pas très haut

ce comptoir des inventions
était équipé d’outils à faire rêver
varlope
rabot, marteau, égoïne
vilebrequin, meule, étau
scie à fer, pince et tournevis
ciseau à froid, masse de 5 livres
hache et couteau de boucherie

devant tant d’opportunités
nous ne manquions pas de créativité

Arbalète

défaire une planche du baril à clous
y attacher aux deux extrémités
un fort élastique
pour faire le fût
couper un bout de planche embouvetée
fixer les deux morceaux
rainure sur le dessus
y clouer une épingle à linge
qui servira de déclencheur
tailler une flèche dans une planche délignée
y enrouler à une extrémité
un bout de fil de fer
histoire d’y donner du ballant
placer la flèche dans la rainure
tendre l’élastique jusqu’à l’épingle à linge
épauler, viser et déclencher
direct au milieu du front

Cage à écureuil

prendre trois bouts de planches
y fixer un fond et pour le toit 
installer un treillis métallique
placer à l’intérieur une palette
reliée par un bout de corde
à une porte coulissante
retenue à peine par un clou
piéger l’écureuil avec des peanuts
pour lui enlever sa liberté

Sifflet

couper un bout d’aulne de quatre pouces
le frapper doucement tout le tour
dégager délicatement l’écorce qui suinte
creuser une rainure le long du petit tronc
couper en biseau une extrémité
la replacer doucement
faire une encoche dans l’écorce
siffler
ça marche une fois sur deux

Fronde

prendre une petite pièce de cuir
y percer deux trous
y fixer deux longs lacets de deux pieds
faire un anneau au bout de l’un deux
y placer une roche, ronde si possible
tourner, tourner, tourner
prendre de la vitesse
viser, lâcher
se prendre pour Thierry la fronde
deux dents en moins

les établis dans les caves
des vieilles maisons
ont été inventés
pour permettre aux parents
de ne pas s’inquiéter
des activités de leurs enfants 



On achève bien les oiseaux










Daisy
quel beau nom
pour une carabine à plombs

fini les tire-roches
les frondes
et les arbalètes maison

tous les oiseaux ou presque
étaient à la portée de Daisy
et de ses plombs BB

à nous 
les mésanges
les étourneaux
les moineaux de toutes sortes
les rouges-gorges
les corneilles
et les faucons

mais un jour de fin de vacances
au lac de l’abattoir
sur la rive
un oiseau qui court plus qu’il ne vole
un drôle d’oiseau
une petite poule d’eau

jamais vu ça
qu’est-ce qu’on fait
sort la Daisy
bang

une aile cassée
et là
comme une tonne de briques
le remords
qu’on ne connaissait pas
nous est tombé dessus

pourquoi est-ce qu’on a fait ça
avant on en tuait des oiseaux
tous les jours
et de toutes les manières
mais pourquoi cette journée-là
tout a basculé

on a ramassé la petite poule d’eau
on l’a roulée délicatement dans la manche d’un gilet
on a pris nos bicycles
et on est rentrés

chez Desroches
on est montés au deuxième dans la shed
on a déballé notre estropiée
on l’a examinée
il faut qu’elle survive
elle ne peut pas mourir
c’est pas vrai

puis devant la Faucheuse
qui s’approchait doucement
le verdict est tombé
unanime
il faut l’achever

mais comment

l’immoler par le feu
trop dangereux
la shed va y passer
l’étouffer
trop cruel et trop long
l’empoisonner
mais avec quoi

à la fin
après avoir juré de ne jamais dévoiler
qui avait proposé la chose
on a procédé 
à l’exécution

avec un marteau et un clou de quatre pouces
le marteau aurait suffi
mais avec le clou
ça faisait plus chrétien

un coup
et puis 


plus rien





L’absence

















Depuis quelques jours
ils étaient quatre
le plus vieux n’avait que six ans

il y avait bien le père et le grand-père
mais la mère n’y était plus

après avoir mis au monde
le quatrième de ses enfants
elle était partie, disait-on
se refaire une santé

avec courage
le père avait placé les trois derniers
alors que le plus vieux
troisième génération
allait rester avec lui

parfois, tous les deux
lui, jouqué sur un oreiller
côté passager
ils partaient pour Montréal
dans le Ford Custom ’52

elle était là, à la fenêtre
d’un hôpital sans doute
depuis le stationnement
il lui envoyait la main
puis elle disparaissait
alors le père lui rapportait 
des bricolages 
qu’elle avait faits
et des lettres 
qu’elle lui avait écrites

le jour de sa rentrée à l’école
alors que les autres garçons 
pleuraient leur séparation
lui
pourquoi l’aurait-il fait

l’absence s’installa à demeure

à l’école on lui apprenait
images à l’appui
que l’éternité, c’est long
toujours, jamais, toujours, jamais

puis un jour, comme ça
au début d’un été
alors qu’il faisait beau
l’éternité a pris fin

en rentrant de l’école
il la vit
sur la galerie
elle était là
dans sa robe bleu pâle en tissu crêpé
avec un collier en fausses perles de plastique orange

mais qu’est-ce qu’elle était belle


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